NMD : À quoi servent les programmes des partis politiques ?

Mettre en œuvre le nouveau modèle de développement (NMD), présenté par la Commission Benmoussa, est de facto la première mission de la prochaine coalition gouvernementale. D’ores et déjà le cadre global de l’action de celle-ci est bien défini. Dès lors, à quoi servent les programmes des partis politiques ?

Les législatives de 2021 ne ressemblent pas à leurs précédentes pour la simple raison que la coalition qui sera constituée à l’aune de leurs résultats aura de fait comme première mission la mise en œuvre du NMD. Une nouvelle donne, dictée d’en haut, qui remet en cause l’utilité de l’épreuve électorale, mais aussi, l’efficacité des efforts déployés par les partis pour élaborer des programmes qu’ils sont censés défendre et mettre en place s’ils accèdent au « pouvoir ». Comment, dès lors, les partis peuvent-ils animer la vie politique en se contentant d’exécuter ?

Le jeu est faussé

Idéalement, chaque parti présente un projet global qui ne déroge, généralement, pas aux idéaux sociétaux. Ce qui différencie les partis et plaide en faveur du passage aux urnes, ce sont les divergences en termes de programmes quant à la façon de gérer la chose publique.

Ceci étant rappelé, une question s’impose : à quel point les législatives du 8 septembre sont à même, compte tenu des règles du jeu notamment le mode de scrutin et son nouveau paramétrage, de conduire à la formation d’une coalition capable de jeter les jalons d’un nouveau « modèle de développement » ?

Assurément, on est loin d’avoir des partis politiques qui ont leur propre vision concernant ce que devrait être le modèle de développement auquel le Royaume devrait aspirer. Dit autrement, des partis qui ont diagnostiqué les raisons de l’essoufflement du modèle remis en cause, s’il en existe un, et qui, par ricochet, ont leur propre vision de ce que devrait être le futur modèle de développement.

Mais, il n’en demeure pas moins que beaucoup de voix s’interrogent sur le NMD en soi et sur la capacité de la future coalition à le traduire en politiques publiques.

Interpellé à ce propos, le président du Centre d’études et de recherche Aziz Bellal (CERAB), Mohammed Chiguer, n’y va pas de quatre chemins. S’interrogeant « à quoi servent les programmes des partis politiques ? », l’économiste affirme que « chaque cinq ans, le Maroc se prête « tout au plus à un exercice électoral, car le mode de scrutin est ce qu’il est et n’aide pas à avoir une majorité homogène ».

NMD, le faux débat

Dans un dessein de recadrer le débat, il précise que « si l’on se réfère à la Constitution, les stratégies sont du domaine du Conseil des ministres et non pas du Conseil du gouvernement ».

De prime abord, Chiguer ne conçoit pas « pourquoi les partis gaspillent du temps à élaborer des programmes au lieu de travailler sur d’autres choses plus prioritaires ».

Estimant que les formations politiques gagneraient à mettre plus d’efforts sur la question de « comment appliquer ?» et à « éviter de parler fortuitement de programmes », il affirme que « plus judicieux serait de voir celles-ci « se concentrer sur « le choix des ministres capables de donner l’exemple en ce qui concerne la rigueur, la morale et le service des citoyens ».

Jetant une lumière crue sur l’hypocrisie de la classe politique, Chiguer déplore, entre autres exemples, le fait que « des représentants de partis partent parler sur des plateaux télé de mesurettes concernant à titre d’exemple –loin de toute stigmatisation– les sages-femmes, etc., alors qu’ils n’ont qu’une petite marge de manœuvre en termes d’application ».

« Comment vous allez vous comporter avec le citoyen ? », dit-il à l’adresse des hommes politiques. « Par exemple, si le NMD fixe un objectif à l’horizon 2035, vous dites « non », nous on peut le réaliser en 2027 et montrez-nous comment allez-vous faire cela ».

Nul besoin de rappeler, selon lui, que les partis qui constitueront la future coalition vont automatiquement se baser sur ce qui existe comme orientations stratégiques actuelles et ne vont, en tout état de cause, déroger à la règle.

La démocratie est-elle une question centrale ?

Tout en mettant à nu le florilège d’hypocrisie politique, Chiguer rajoute une couche en pointant les énormités qui fleurissent pendant cette période de surenchères politiques sur fond de campagne électorale en donnant l’exemple de l’illustre exemple des écarts entre déclaration et bilan gouvernementaux.

« Si l’on compare la déclaration gouvernementale d’El Othmani et ce qui a été appliqué, on verra qu’il y a tout un fossé entre les deux, car à chaque fois qu’il y avait une directive venant d’en haut, il laissait tout tombé et partait sur d’autres projets », met-il en avant.

À l’encontre des idées reçues selon lesquelles la démocratie est le régime le plus compatible avec le développement ou encore qu’elle constitue un facteur de développement économique, Chiguer affirme qu’il n’en est rien de tout cela.

Tenant à tirer au clair les confusions qui caractérisent le débat sur le modèle de développement, le président du CERAB, qui s’est intéressé à la question des années durant avant même qu’elle ne s’invite sur l’agora, insiste à mettre en avant que « la démocratie n’est pas une caractéristique des modèles de développement réussi ».

« Partant des expériences mondiales, il n’y a pas un pays qui s’est développé en se basant sur la démocratie. Celle-ci est un couronnement, c’est le résultat d’un effort », dit-il.

« Un modèle de développement se construit dans l’action. Quand on prend le modèle allemand, le modèle chinois ou le modèle coréen, nous ne l’avons découvert qu’après qu’il ait été construit dans l’action », explique-t-il.

« Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de liberté et pas de suprématie de la loi, mais le jeu démocratique comme on le voit aujourd’hui éparpille les efforts », estime-t-il.

« Pourquoi n’assiste-t-on pas à des soulèvements populaires ou à des manifestations en Chine ? Parce que les Chinois voient leur pays se développer comme une fusée. Qui va se mettre devant une fusée ? », s’interroge-t-il d’une manière rhétorique.

Stigmatisation des partis

« À travers le rapport de la commission, on voit qu’ils veulent qu’il ait une certaine démocratie de façade d’une part alors que d’autre part, la vérité est autre. Mais, il faut qu’ils soient clairs », estime l’économiste.

Chiguer va jusqu’à dire qu’« à condition de garantir les droits de l’Homme et la suprématie de la loi, même s’il n’y a pas de Parlement cela ne sera pas problématique ».

Pointant du doigt la méconnaissance de la plupart des partis politiques des tenants et aboutissants de la question du modèle économique ainsi que leur double discours, Chiguer regrette l’absence de clarté. Et ce, alors que de clarté est question dans la perspective de toute élection.

Le « soyons clairs » manque, de son avis, aux partis politiques sans conteste. « Les orientations sont là, il faut choisir les gens compétents, honnêtes, élire des jeunes, etc., mais venir mentir sur les plateaux télé est inacceptable », dit-il.

La Commission Benmoussa n’a pas échappé non plus aux critiques du président du CERAB. « Cette commission au lieu de clarifier, étant donné que le discours royal était clair en leur demandant de clarifier les choses et d’appeler les choses par leurs noms, a évité d’aller droit au but. Pourquoi n’ont-ils pas appelé les choses par leurs noms alors que le Chef d’État a donné ses ordres dans ce sens? » s’interroge l’ancien directeur des études et du contrôle de gestion à la CDG.

Le double discours des partis politiques

Allant plus loin dans sa réflexion, Chiguer explique que s’agissant du modèle de développement « la démocratie n’est pas une affaire centrale, alors que « l’industrialisation » par exemple est une constante de tous les modèles réussis ».

« La démocratie, au sens occidental du terme, n’est pas une constante des modèles réussis contrairement à la suprématie de la loi et la reddition des comptes », souligne-t-il.

Faisant allusion à l’adhésion supposée des partis politiques dans la mise en œuvre du NMD, il considère que « généralement il n’y a pas une adhésion forte à un travail auquel la personne concernée n’a pas été impliquée ».

« Tant qu’on n’est pas convaincu à 100% par quelque, on ne peut pas la réussir à 100%, car on se considère comme un simple exécutant », ajoute-t-il dans le même sens.

« Ce problème n’a jamais été posé par les partis politiques, car si l’on se met dans un effort pédagogique, les gens vont comprendre et, par ricochet, adhérer », étaye-t-il son propos.

« C’est ce qui est effrayant, car les partis ont un double discours à propos du modèle. Ce qu’ils disent tout haut ne correspond pas à ce qu’ils pensent tout bas », poursuit Chiguer.

« L’un des dirigeants d’un parti de l’entente nationale a déclaré que ce modèle est venu pour nuire aux partis avant de se taire une fois pour toutes », dit-il en faisant référence au manque de courage des politiques dès qu’il s’agit d’un débat public fâcheux.

« Lors d’une conférence, un intervenant a commencé à critiquer le travail de la commission et le modèle dans son ensemble. Qu’a été la réponse d’un politique ? « Cela vous pouvez le dire en tant qu’intellectuel, mais nous on ne peut pas le dire en tant qu’hommes politiques », raconte-t-il dans la même veine.

« Même avec un accord sur le pacte de développement, ce double discours des acteurs politiques risque de miner tous les efforts. Parce que la réussite d’un modèle suppose une adhésion totale des acteurs. Tout le monde doit être convaincu. Sans adhésion, les ministres vont devenir des hauts-fonctionnaires », prévient-il.

NMD : À quoi servent les programmes des partis politiques ? Hespress Français.

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