Mafia du bois et cédraie : Quand Aïn Leuh nous est contée

Le Maroc est sans conteste, le plus forestier des pays du Maghreb. Les forêts marocaines dont la surface totale doit varier de 1,8 à 2 millions d’Ha., sont, en effet, réparties en quelques grandes masses bien distinctes et sans liaison entre elles. Les forêts encore existantes sont, en réalité, les débris, encore assez imposants, de massifs plus vastes et plus vigoureux, aujourd’hui hélas, disparus sous l’action convergente de l’homme et du climat (réchauffement et déforestation).

On trouve rarement de boqueteaux ou s’ils existent, c’est à la main de l’homme qui s’est permise quelques petits bois d’eucalyptus, de pins de cyprès ou autres pour commercer du bois justement, qu’ils le doivent. Au point de vue quantitatif, les essences se répartissent dans le Royaume, très approximativement comme suit : chêne-Liège 250 000 hectares, Thuya 450 000 ha, cèdre 150 000, arganier 450 000, chêne-vert 400 000 et divers 200 000 (genévrier, cyprès, pins, eucalyptus, noyer et autres essences secondaires). Au Maroc, on passe brusquement de la forêt à l’état broussailleux, au terrain agricole ou à la steppe.

Loin des sentiers battus, le Moyen Atlas offre un visage tout à fait authentique du Maroc, entre paysages de montagnes, forêts de cèdres, chênaie verte pure du Dir, champs de fleurs, lacs, ruisseaux, cascades et beaux et originaux petits villages à authenticité berbère. La région d’Aïn Leuh, un joli village justement de ceux-là, à 25 km au sud-ouest d’Azrou possède des sites représentatifs des ensembles bioclimatiques, semi-aride (cédraie mixte à chêne vert et pelouse asylvatique), subhumide (chênaie verte à oxycèdre), et humide (chênaie verte pure du Dir). Cette grande diversité géographique et climatique lui procure une richesse environnementale exceptionnelle. Aïn Leuh ô paradoxe signifie la « source du bois“.

Cependant, ce trésor national reste très menacé, nous dit à travers un coup de gueule écrit, un citoyen de cette belle région, Samir Tayeb pour ne pas le nommer. Ce montagnard endurci, dénonce les mafias qui vident de leurs bois précieux, les forêts de l’Atlas en exploitant ainsi un filon, qui plus est, est un patrimoine national officiellement protégé comme le cèdre. « Les forêts d’Ain Leuh sont soumises au bon gré de gangs organisés et la mafia du bois. De cette tribune, nous appelons les autorités concernées aux niveaux local, régional et national, à réagir contre les massacres environnementaux et à frapper ces bandes d’une main de fer ainsi que ceux qui manipulent les biens de l’Etat à d’autres fins que de leur raison d’être ».

A bâtons rompus, Samir Tayeb nous dit qu’à une dizaine de kilomètres du village se trouve la cédraie qui est en proie aux coupes de bois, à la tronçonneuse et au pillage et que de son humble avis ces agissements ne se feraient pas sans l’accord tacite des autorités locales. En bordure de route les cèdres centenaires se dressent majestueusement, mais il suffit de pénétrer dans la cédraie pour voir les dégâts que le tronçonnage et le fendage ont causé dans cette belle région du Moyen Atlas, l’une des plus belles du Royaume.

Normalement, la sortie du bois (cèdre, cyprès, peuplier, noyer) de la région est formellement interdite, pas même celle d’arbres déracinés par les intempéries. Aucune autorisation pour ce faire ne peut donc être accordée à des opérateurs quelle que soit leur qualité. Mais malheureusement, ces agissements se font dans la clandestinité, et l’impunité la plus totale. Et de se questionner, quant au comment du transport de ces cèdre coupés et à leur commercialisation ou plutôt à leur mercantilisme.

Car amener le bois de l’arbre en forêt aux scieries ou menuiseries d’Azrou, Meknès, Fès ou d’ailleurs, en plus d’être une opération coûteuse, ne pourrait se faire à l’insu des autorités. Cela nécessite une bonne organisation et un système d’exploitation qui même décomposé en opérations élémentaires (débusquage, abattage, tronçonnage, fendage, ouverture de pistes de débardage emprunts de routes pourtant contrôlées…), ne peut se faire sans que cela ne se sache.

Mais s’il est un fait en ces lieux, défendre les arbres et particulièrement le cèdre, en dénonçant les mafias qui exploitent ce filon, qui plus est, est un patrimoine national protégé, peut s’avérer périlleux comme exercice, surtout quand les intérêt de certains mafieux aux mains longues sont en jeu. Tayeb dénonce cette cupidité qui ne l’a pas épargné ces derniers temps et nous raconte son cas. « J’ai en bordure de ma propriété des arbres vieux de plus 75 ans, des cyprès que mon défunt père avait plantés. Même ceux-là, n’ont pas été épargnés j’ai été surpris à mon retour d’une hospitalisation d’en trouver une quinzaine d’abattus à la tronçonneuse. Depuis c’est galère ».

Les arbres en bordure de route qui forment la clôture sur cette partie de la route sont au sein de sa propriété et qui plus est ont été plantés par sa famille pour la délimiter. Malheureusement la commune de Aïn Leuh se l’est tout bonnement accaparée pour le vendre aux enchères, sans la présence du vrai propriétaire pour la modique somme de 4 500 dhs alors qu’à priori, ils valent des millions. Cette expropriation sans nom, s’est faite progressivement au fil du temps selon notre interlocuteur.

Les autorités locales lui ont demandé une première fois d’élaguer ses arbres. Tayeb n’a pas refusé de les émonder mais cette opération qui nécessitait une autorisation de la part de l’autorité locale ne lui a jamais été remise malgré la promesse de la dite compétence. Un beau jour, un document signé du secrétaire de la commune lui parvint mais sans aucune légalité dans ce sens. Samir Tayeb a eu beau porter plainte mais aucune suite ne lui a été donnée, idem après qu’il s’en soit remis à la préfecture d’Ifrane. Même le Conseil communal de Meknès pourtant à des kilomètres d’un village que rien ne lie, s’en est mêlé appropriant les arbres à la commune d’Aïn Leuh.

Cette dernière, jadis considérée comme l’une des plus riches du Royaume a vu son siège  dernièrement être privé d’eau, d’électricité et de téléphone car les caisses sont vides. Et Tayeb de nous conter plus amèrement cette autre anecdote qui veut tout dire d’une gestion communarde catastrophique.

« Il y avait de très beaux chalets de style colonial hérités du protectoratà Aïn Leuh. Ils étaient la propriété du ministère de l’Intérieur qui les louaient à des fins de villégiatures (estivage, hivernage…), en les entretenant et en s’organisant d’une façon si rentable que bien des gens venus des quatre recoins du Royaume en profitaient. Le ministère les céda à la commune. Mal lui en prit. Aujourd’hui ils sont dans un état lamentable, saccagés et le mot est faible, ces merveilles d’habitations ont été pillées, ravagées, fenêtres, toitures, rien n’a résisté à la cupidité humaine ».

C’est pitoyable poursuit-il. « Des vestiges du protectorat, il ne reste presque plus rien à Aïn Leuh, même les arbres plantés à cette époque dans le village et qui faisaient sa fierté, comme les peupliers ou autres saules pleureurs, ont disparu, abattus sans aucune pitié pour leur noblesse par les communards ».  Pire nous dit encore, Samir Tayeb « même le bois de chauffage que l’on distribuait contre un  certificat d’indigence aux nécessiteux ne se fait plus à Aïn Leuh. Où va-t-on ? A qui s’en remettre ? ». Des questions qui risquent de rester longtemps sans réponse tant que certains des responsables regardent ailleurs alors que la forêt flambe.

Mafia du bois et cédraie : Quand Aïn Leuh nous est contée Hespress Français.

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