Subterfuge ou clap de fin pour le quotidien francophone El Watan?

Incapable de payer ses salariés depuis mars, le quotidien francophone El Watan, symbole de la presse privée née dans les années 1990, se retrouve avec  des dettes phénoménales et ne peut plus payer ses salariés. Ces derniers, depuis le 12 juillet, dans le tourbillon d’une grève à répétition ont entamé dimanche dernier, une énième grève qui en appelle à une autre, illimitée celle-là et qui pourrait fort sonner le glas, de cette publication réputée pour être le fleuron du journalisme en Algérie.

Les salariés sont en conflit avec quelque 18 actionnaires, coupables à leurs yeux de « mauvaise gestion » et ayant avalé tous les dividendes, durant une période où le journal était abondamment servi en publicité étatique, sans partage aucun.

C’est en 2014 que les déboires ont débuté pour El Watan, quand le clan du président de l’époque, Abdelaziz Bouteflika, n’avait guère apprécié les prises de position du canard contre un quatrième mandat du chef de l’Etat, lui offrant après sa réélection l’aubaine de bel et bien se venger.

Du coup, le journal a vu la publicité institutionnelle disparaitre, tandis que les annonceurs privés, par prudence ou sous pression du régime, prenaient la poudre d’escampette. De ce fait le lectorat s’est considérablement effrité au fil des ans, malgré qu’El Watan fut depuis sa création considéré comme un « journal de référence en Algérie ».

A la chute du président Bouteflika en 2019 le canard reprit quelques +plumes+ de la bête, avec le rétablissement de Dame Pub, mais les vieux démons ressurgirent quand El Watan s’est attaqué aux enfants de l’ancien chef de l’armée, le général Ahmed Gaïd Salah en en août 2020 après la publication d’un article sur les biens de ces derniers accusés en cela de corruption.

Le journal « s’achemine vers la fermeture définitive » a avancé dernièrement le directeur de publication, Mohamed Tahar Messaoudi prédisant de fait une fin de clap de l’« aventure intellectuelle », terme utilisé en 1990 pour désigner le démarrage, avec l’aide de l’Etat, de la presse privée en Algérie.

Trois mois après la décision du milliardaire Issad Rebrab de saborder le journal Liberté sans possibilité de reprise, c’est un autre titre-phare qui est menacé de disparaître en Algérie. Lancé, en 1990, par des journalistes venus du secteur public, El Watan a connu une période faste qui lui a permis d’investir, en association avec le journal arabophone El Khabar, dans une imprimerie.

Mais, depuis quelques mois, sa situation est devenue intenable. Ses comptes sont bloqués, l’administration fiscale lui réclamant 55 millions de dinars (près de 370 000 euros) de charges impayées, tandis que le Crédit populaire d’Algérie exige le recouvrement d’une partie d’un crédit de 45 millions de dinars. Des dettes largement contractées, selon la direction, durant la période de la pandémie de Covid-19, qui « a lourdement impacté la santé financière de l’entreprise ».

Ce n’est pas tout, un bâtiment de huit étages flambant neuf, siège du journal construit au quartier des Oasis, à Hussein-Dey, avec vue imprenable sur la baie d’Alger reste désespérément vide depuis 2017, les autorités ayant refusé de donner un certificat de conformité.

Presse en crise

Les difficultés d’El Watan illustrent la situation de crise de la presse écrite en Algérie, dont le modèle économique est totalement dépendant de la publicité. Un levier puissant entre les mains des autorités, qui peuvent ainsi « réguler » les médias sans avoir à recourir aux suspensions et aux fermetures de titres. On peut donc, dire sans se tromper que les autorités ont, aujourd’hui, un pouvoir de vie et de mort sur l’ensemble des médias.

En Algérie avec ou non du tirage, les titres vivotent aux bons soins de la publicité institutionnelle et donc d’une dépendance de l’Agence nationale d’édition et de publicité (ANEP). On estime les ressources de la publicité à 200 millions d’euros par an. D’une telle politique, les dérives en deviennent, forcément, légion et la meilleure illustration en est la condamnation à une peine de prison et à de fortes amendes de l’ancien international de football, Rabah Madjer, propriétaire de deux journaux qui ont continué de recevoir pendant une année des chèques publicitaires, alors qu’ils avaient cessé de paraître.

Nul doute que la presse indépendante algérienne fait face à une crise existentielle. En effet, nombreux sont les titres créés au moment de l’ouverture du paysage médiatique au secteur privé en 1990, à avoir été contraints de cesser de paraître.

En 2004, le quotidien francophone « Le Matin » a mis les clés sous le paillasson et tout près, en avril dernier, une sommité de la presse indépendante, « Liberté », a fermé boutique pour des raisons « financières et économiques ». Des salariés de « Liberté » ont bien tenté de racheter le titre au propriétaire, le richissime homme d’affaires Issad Rebrab en vain. Ce dernier a rejeté cette option pour des raisons qualifiées par certains de « politiques ».

Et dire qu’El Watan et Liberté se déclaraient «indépendants» et «libres» d’exprimer leurs opinions. Mais en réalité le premier journal ne pouvait pas se permettre d’exprimer des opinions contraires aux intérêts de son propriétaire, tandis que le second ne pouvait plus formuler des pensées trop opposées à l’Etat. Dans les deux cas, la liberté d’expression disparait et laisse libre cours à une liberté conditionnée et de surcroit très limitée.

Dans un éditorial-plaidoyer, plutôt du désespoir ou du domaine du sauve-qui peut, on va dire, veste retournée à l’appui et dans l’ultime espoir d’amadouer les séniles du régime d’Alger, El Watan affirme en direction des pouvoirs publics, que, si le journal venait à disparaître, « on sablera le champagne à Rabat », où l’on goûte peu son soutien au mouvement indépendantiste sahraoui du Front Polisario.

Quant aux intégristes religieux, contre lesquels le quotidien a bataillé durant la décennie noire des années 1990, ils « trinqueront ». Mais, « inside » chez les 160 salaries en grève, le sentiment prévaut que les 18 actionnaires et le pouvoir sont décidés à mettre un point final à « l’aventure » d’El Watan.

Le seul canard qui a le droit de se considérer libre est celui qui est reconnu comme tel par des citoyens libres qui contribuent à son existence par la reconnaissance de la production dudit média. Les autres ne font que mendier.

Subterfuge ou clap de fin pour le quotidien francophone El Watan? Hespress Français.

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